Qui paie pour sauver le patrimoine ?

Cet été, vous avez peut-être poussé la porte d’un château. À l’occasion des Journées du Patrimoine, pendant vos vacances ou simplement lors d’une balade. Vous avez admiré les jardins, les façades, les plafonds peints… puis vous êtes reparti.

Mais vous êtes-vous déjà demandé ce qu’il fallait pour que ce château soit encore debout aujourd’hui ?

Lors de ma visite du château de Belœil, une simple discussion avec le personnel m’a rappelé une réalité que l’on oublie souvent. En levant les yeux, on aperçoit une partie du bâtiment qui attend sa restauration. Les travaux ne manquent pas, mais les moyens, eux, sont plus difficiles à trouver.

Cette scène rappelle une évidence que l’on perçoit rarement : préserver le patrimoine nécessite des moyens considérables.

Derrière les cartes postales

Une fuite dans une maison est déjà une mauvaise nouvelle. Imaginez maintenant une toiture vieille de plusieurs siècles, des maçonneries et des façades classées.

C’est là que l’on comprend pourquoi la restauration du patrimoine représente des sommes considérables.

Prenons un exemple concret. En Wallonie, la restauration de la toiture et de la charpente de l’abbaye Notre-Dame du Vivier représente plus de 600 000 euros. Celle des ruines du château de Franchimont dépasse 1,2 million d’euros, tandis que les travaux engagés à l’abbaye d’Aulne atteignent 7,3 millions d’euros.

Et ce ne sont là que quelques exemples… Mais une donnée permet de mieux comprendre encore l’ampleur de la question : en Belgique, plus de la moitié du patrimoine historique est détenu à titre privé. À l’échelle européenne, environ 40 % des demeures historiques appartiennent toujours à des particuliers. Préserver le patrimoine n’est donc pas uniquement une affaire d’État, de Régions ou de communes. Une partie considérable de cette mission repose directement sur des propriétaires privés.

Les pouvoirs publics paient-ils tout ?

On pourrait le croire.

En réalité, la Wallonie aide bien les propriétaires de monuments classés, qu’ils soient publics ou privés. Le territoire compte environ 4 200 biens classés, auxquels s’ajoutent quelque 8 100 bâtiments inscrits à l’inventaire et environ 200 biens reconnus comme patrimoine exceptionnel.

Mais ces subventions ne suffisent généralement pas à couvrir l’ensemble des travaux.

Un chiffre donne une idée de l’écart entre les besoins et les moyens disponibles. En 2024, la Région wallonne a engagé un peu plus d’un million d’euros de subventions pour les biens de type « château », publics et privés confondus. À titre de comparaison, la seule restauration du château de Beersel a mobilisé 1,2 million d’euros de financement régional.

Restaurer un château se fait rarement en quelques mois. Une grande partie de la charge reste donc supportée par les propriétaires, auxquels incombe également tout ce qui ne se voit pas forcément lors d’une visite : entretien courant, chauffage, assurances, personnel, surveillance ou interventions urgentes.

Les chantiers s’étalent parfois sur plusieurs années, voire plusieurs décennies. Et une fois la restauration achevée, les dépenses, elles, ne s’arrêtent évidemment pas.

Derrière chaque visite, il y a aussi des personnes qui font vivre le patrimoine.

Un château doit aussi trouver son modèle économique

Pendant longtemps, le mécénat était surtout l’affaire des grandes entreprises ou de quelques généreux donateurs. Aujourd’hui, les modèles évoluent.

En Belgique, une entreprise sur deux pratique une forme de mécénat, et près de 63 % de celles qui soutiennent la culture choisissent également d’aider le patrimoine.

Le château de Belœil illustre cette évolution. Le domaine a lancé une campagne de mécénat afin de financer la restauration de plusieurs éléments emblématiques, comme les douves, les murs d’enceinte, les bassins des jardins ou encore les statues historiques.

Mais le mécénat ne suffit pas davantage que les subsides. De nombreux domaines cherchent donc à diversifier leurs revenus : visites, concerts, hébergements touristiques, tournages, réceptions ou encore produits locaux. Ces activités permettent de générer des recettes qui peuvent ensuite contribuer à l’entretien du monument.

Cette évolution pose une question essentielle : faut-il seulement aider les propriétaires à restaurer leur patrimoine ou également leur permettre de construire un modèle économique capable de le faire vivre ?

 

Quand les subsides ne suffisent plus

Au-delà des subsides et du mécénat, une autre question se pose : celle de la fiscalité. Car préserver un monument ne consiste pas seulement à financer des travaux. Encore faut-il pouvoir le conserver et le transmettre.

En Wallonie, les droits de succession peuvent atteindre 30 % de la valeur d’un bien immobilier. Pour les propriétaires d’un patrimoine historique, dont la valeur peut être considérable sans pour autant générer des revenus équivalents, la transmission peut donc devenir particulièrement difficile.

Il existe toutefois un mécanisme permettant, sous certaines conditions, de consacrer tout ou partie de ces droits à des travaux de restauration sur un monument classé. Une manière de faire en sorte que l’argent serve directement à la conservation du patrimoine.

D’autres pistes sont également évoquées pour faciliter son financement, comme la création d’un « prêt patrimoine » ou l’extension du mécanisme du tax shelter, déjà utilisé notamment dans le secteur audiovisuel. L’idée serait alors d’attirer davantage de capitaux privés vers la restauration des monuments.

Car la question dépasse finalement celle des subsides : comment créer un cadre qui permette aux propriétaires de conserver, restaurer et transmettre ces bâtiments sans que leur poids financier ne finisse par menacer leur avenir ?

Au fond, cette visite à Belœil m’a rappelé une chose toute simple. Préserver le patrimoine est un travail qui ne s’arrête jamais.

Un château n’est jamais « terminé ». Contrairement à un musée où l’on expose des collections, un monument historique vieillit chaque jour. Une toiture s’abîme, une pierre se fissure, un mur prend l’humidité. Restaurer ne consiste pas à embellir le patrimoine, mais bien souvent à empêcher qu’il ne disparaisse.

C’est sans doute ce que l’on oublie lorsque l’on franchit le portail d’un château. Le billet d’entrée n’ouvre pas seulement les portes d’un domaine chargé d’histoire. Il contribue aussi, très concrètement, à son entretien, aux restaurations en cours et à celles qui viendront demain.

Préserver le patrimoine ne repose ni sur les seuls propriétaires, ni sur les pouvoirs publics, ni sur quelques mécènes. C’est un effort partagé, parfois discret, auquel chacun participe à sa manière.

Car derrière chaque château que nous admirons aujourd’hui se cache une même ambition : faire en sorte qu’il puisse encore émerveiller les générations futures.

Sources

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