Malagne, l’expérience gallo-romaine

L'Antiquité retrouvée

Il y a des lieux archéologiques où l’on regarde des pierres. Et puis il y a ceux où l’on comprend soudain que ces pierres avaient une utilité et un rythme de vie. Malagne appartient clairement à cette seconde catégorie.

À quelques minutes seulement de Rochefort, au milieu d’un paysage de prairies, de bois et de reliefs discrets typiques de la Famenne, l’Archéoparc de Malagne ne donne pas immédiatement l’impression d’un grand site monumental. Rien ici ne cherche à écraser le visiteur. Pas de reconstruction spectaculaire pensée comme un décor de cinéma, pas de gigantisme artificiel. Et pourtant, derrière cette apparente sobriété, se cache l’une des plus vastes villas gallo-romaines de Gaule du Nord, un domaine agricole qui, il y a près de deux mille ans, faisait vivre hommes, animaux, artisans et terres cultivées sur plusieurs hectares.

Très vite, ce qui frappe à Malagne, c’est la manière dont le site refuse de réduire l’Antiquité à quelque chose de figé. On n’y vient pas seulement pour « voir des ruines ». On y vient pour comprendre comment un monde fonctionnait concrètement.

Photo F. Garit Sentier nature
Photo F. Garit stage et expo
Photo cavalerie
Photo F. Garit oeuvre X. Rijs

Refaire les gestes

Car l’Archéoparc ne repose pas uniquement sur des vestiges archéologiques. Il repose surtout sur une idée beaucoup plus rare : refaire les gestes.

Refaire les gestes des forgerons. Refaire les gestes des potiers. Refaire les gestes des cultivateurs. Refaire les gestes des artisans gallo-romains pour tenter de comprendre, par l’expérimentation, ce que les textes et les fouilles seuls ne suffisent plus toujours à expliquer.

Et c’est probablement là que Malagne devient réellement fascinant.

Photo C. Scuttenaire cuisine

Un laboratoire vivant de l’Antiquité

Photo F. Garit collection vi@malagne

Loin d’un musée classique où l’objet reste enfermé derrière une vitrine, le site fonctionne comme une sorte de laboratoire vivant de l’Antiquité. Ici, certaines structures ont été reconstituées à partir des données archéologiques : forge, fours, espaces agricoles, bâtiments d’exploitation… Non pas pour fabriquer un faux village romain destiné à distraire, mais pour tester, observer et transmettre.

Comment chauffait-on réellement un four ? Combien de temps fallait-il pour produire du métal ? Quels rendements agricoles pouvait-on obtenir ? Quels matériaux résistaient le mieux ? Comment les habitants vivaient-ils concrètement au quotidien ?

Ces questions deviennent soudain tangibles.

En parcourant les chemins du domaine, on passe ainsi des vestiges de la villa aux jardins expérimentaux où poussent des espèces cultivées à l’époque romaine, puis aux ateliers où l’on découvre les techniques artisanales antiques. Tout semble pensé pour reconnecter l’archéologie à quelque chose de physique et de vivant.

Et cela change énormément la perception du passé.

Monde gallo-romain

Car l’Antiquité gallo-romaine souffre souvent d’un étrange paradoxe : elle est omniprésente dans les livres, dans les cartes, dans les noms de routes ou de villages… mais extrêmement difficile à visualiser mentalement. On connaît Rome, ses légions, ses empereurs, ses grandes batailles. Mais la vie rurale quotidienne des habitants de nos régions reste, elle, beaucoup plus abstraite.

Malagne vient précisément combler ce vide.

On comprend alors que ces grandes villas n’étaient pas de simples maisons de campagne aristocratiques perdues dans la nature, mais de véritables centres économiques organisés, capables de structurer un territoire entier. La villa de Malagne, active durant plusieurs siècles, était un immense domaine agricole où s’articulaient production, stockage, artisanat et habitat.

Les fouilles archéologiques ont progressivement révélé l’ampleur du site : bâtiment principal monumental, thermes, dépendances agricoles, ateliers, zones artisanales… Le tout au cœur d’un domaine naturel aujourd’hui encore remarquablement préservé.

Photo T. FIEVET
Photo C. Scuttenaire
Photo A. Leclercq

Une archéologie en mouvement

Mais ce qui donne véritablement une âme au lieu, c’est peut-être cette impression constante que l’archéologie y reste en mouvement.

À Malagne, on ne contemple pas seulement le passé : on tente encore de le comprendre.

Cette volonté apparaît dans les nombreuses expérimentations menées sur le site, qu’il s’agisse de techniques agricoles anciennes, de métallurgie, de fabrication de verre, de cuisson ou encore de construction. Le visiteur découvre alors une discipline souvent méconnue du grand public : l’archéologie expérimentale.

Et contrairement à ce que l’on imagine parfois, il ne s’agit pas de simple reconstitution folklorique. L’objectif est scientifique.

Tester des hypothèses. Comparer les résultats. Mesurer les contraintes. Observer les limites des matériaux et des techniques antiques.

En réalité, Malagne rappelle quelque chose d’essentiel : les civilisations anciennes n’étaient pas seulement faites d’événements historiques ou de grands personnages, mais de savoir-faire extrêmement précis, accumulés pendant des générations.

Un four mal construit pouvait ruiner une production. Une récolte ratée pouvait déséquilibrer un domaine. Une mauvaise maîtrise du feu pouvait compromettre des semaines de travail. Tout cela redonne une épaisseur humaine au monde gallo-romain.

Photo C. Scuttenaire forge

Artisanat antique vivant

Observer un forgeron gallo-romain au travail change immédiatement la perception du passé. À Malagne, les gestes, les outils et le feu permettent de redonner une réalité concrète aux métiers antiques et au savoir-faire des artisans de la Gaule romaine.

Photo F. Garit animation cervoise

Une immersion dans le quotidien gallo-romain

L’Archéoparc ne se limite pas aux vestiges archéologiques : animations, reconstitutions et ateliers replacent les visiteurs au cœur d’un domaine gallo-romain vivant, entre agriculture, artisanat et vie quotidienne.

spectacle gladiature

Quand l’Histoire devient expérience

Combats, démonstrations, événements et journées thématiques transforment Malagne en véritable laboratoire vivant de l’Antiquité, où l’on découvre le monde romain autrement qu’à travers de simples ruines ou vitrines de musée.

Un patrimoine encore trop discret

Et puis il y a aussi cette sensation plus discrète, mais omniprésente : celle d’un patrimoine wallon qui continue encore trop souvent à vivre dans l’ombre.

Car Malagne possède objectivement quelque chose d’assez unique en Belgique.

Peu de sites permettent à ce point de comprendre la réalité concrète de la Gaule du Nord romaine. Peu de lieux combinent à la fois fouilles, reconstitutions, expérimentation scientifique, médiation et environnement naturel dans un même espace cohérent.

On sent d’ailleurs que le lieu cherche constamment à transmettre plutôt qu’à simplement exposer.

Les animations, les ateliers, les journées thématiques ou encore les activités autour des métiers antiques participent à cette logique immersive où le visiteur cesse progressivement d’être un simple spectateur. Certaines journées permettent même d’entrer dans la peau d’un légionnaire, d’un artisan ou d’un habitant de la villa gallo-romaine. Une expérience à découvrir seul ou en famille.

Reconstitution 3D domus (c) Axell communication 2014

Interview exclusive du site de Malagne

Je tiens à remercier Florence Garit, archéologue et chargée des publics, pour le temps accordé et ses réponses particulièrement enrichissantes.

En une phrase, qu’est-ce qui distingue fondamentalement Malagne des autres sites archéologiques ou musées consacrés à l’Antiquité ?

Grâce aux vestiges en place, aux bâtiments et jardins reconstitués et à la présence des animaux, le site de Malagne restitue l'ambiance d'une ferme à l'époque gallo-romaine, dans un cadre historique et naturel d’exception. La raison d’être qui inspire nos actions se définit ainsi : « Notre équipe préserve, valorise et transmet, par l’expérimentation et avec passion, notre patrimoine gallo-romain et son domaine naturel. »

Votre approche repose en grande partie sur l’archéologie expérimentale et la reconstitution des gestes anciens. Qu’apporte concrètement cette dimension au public par rapport à une approche plus classique de type muséal ?

Le site de Malagne n'est pas un musée proprement dit. Il s’agit d’un centre d'interprétation archéologique, avec la particularité d'avoir un domaine essentiellement extérieur. Les nombreux espaces qui sont à notre disposition nous permettent de développer des projets d'archéologie expérimentale et des reconstitutions qui plongent les visiteurs dans l’époque gallo-romaine. Notre atout réside dans la possibilité de vivre une expérience qui diffère complètement d'une visite muséale plus traditionnelle, où l’objet est en vitrine et d’une certaine manière inaccessible. À Malagne, la présence d'animaux, les nombreuses animations et démonstrations d'artisanat, les spectacles vivants… permettent une immersion, la plus authentique possible, dans le passé. Nous invitons également le public à tester par lui-même de nombreuses techniques, à déguster des plats d'époque… ce qui ajoute une dimension supplémentaire à l'expérience.

Entre agriculture, artisanat, élevage ou techniques anciennes, vous reconstituez un véritable écosystème. Comment choisissez-vous les aspects de la vie gallo-romaine à mettre en avant ?

En qualité de centre d’interprétation de la vie rurale à l’époque gallo-romaine, ce sont naturellement ces thématiques-là qui sont privilégiées. Les aspects que nous souhaitons présenter au public sont intimement liés à la nature des vestiges, qui ont été fouillés au 19e et au 20e siècle. Ainsi, le public peut découvrir le bâtiment d'habitation principal qui a la particularité de comporter des thermes privés (une aile thermale d’une trentaine de mètres). Nous avons également choisi de reconstituer deux bâtiments emblématiques : la grange, qui se situe au centre du site actuel, ainsi que la forge, qui était l'activité artisanale par excellence des lieux. Certains projets d'archéologie expérimentale, tel que la moissonneuse, la cervoise ou les jardins, sont étudiés à Malagne depuis plus de 20 ans. Nous avons à cœur de perpétuer les travaux de nos prédécesseurs et de continuer notre travail de fond sur ces thématiques. De plus, ces travaux nous ont permis d’acquérir une belle notoriété : nos connaissances sur ces sujets sont reconnues par la sphère scientifique avec laquelle nous partageons nos résultats lors de colloques et journées d’études. Outre ces sujets étudiés par notre équipe, nous sommes également ouverts à la collaboration avec le monde académique. Ces dernières années, nous avons travaillé avec des doctorants sur divers sujets, tels que la chaux ou le verre à vitres. Chaque projet scientifique prenant place à Malagne est ensuite présenté à nos publics grâce à des actions de médiation, qui ont une place centrale dans notre approche.

Les ateliers (feu, tir à l’arc, artisanat, etc.) occupent une place centrale. Pourquoi est-il aujourd’hui essentiel dans la transmission du patrimoine ?

Ecouter un exposé théorique ou tester une technique par soi-même, cela n’a pas le même impact ! Notre force, c’est de proposer plus de 20 ateliers pratiques aux écoles, afin que les élèves puissent combiner une approche historique et une expérience à la fois ludique et instructive. Ces ateliers, nous les proposons également au grand public lors de nos événements festifs. Cela permet de revenir à l’essentiel, de façonner un objet de ses mains, de créer la plupart du temps un souvenir à rapporter à la maison et qui rappellera longtemps l’expérience vécue.

Vous accueillez à la fois des scolaires, des familles et des groupes. Quelles différences observez-vous dans la manière dont ces publics s’approprient le site ?

Les élèves qui franchissent nos portes sont là dans le cadre d’une excursion scolaire choisie par leurs professeurs et pour contextualiser une matière vue en classe. Certains sont curieux et intéressés, d’autres surexcités à l’idée de quitter les murs de la classe, d’autres complètement indifférents. Grâce au talent de nos médiateurs, nous cherchons à joindre l’utile à l’agréable et que chacun retire quelque chose de positif dans cette rencontre avec le patrimoine. L’objectif est aussi que les élèves fassent le lien entre leur quotidien et leurs lointains ancêtres. Les autres groupes qui visitent le site en dehors du cadre scolaire ont des profils très variés : stages, fête d’anniversaire pour enfants, teambuildings, associations… Nous proposons une série de produits touristiques adaptés aux besoins de nos publics afin qu’ils vivent une expérience enrichissante et réussie. Si les élèves et les groupes sont toujours accompagnés, la visite est différence pour les familles et le public touristique individuel. Ils découvrent le site en autonomie, avec des moyens informatifs et ludiques mis à leur disposition : audioguides, panneaux didactiques et modules sur le terrain, carnets de jeux. Lors des journées festives, le site reprend vie : grâce à la présence de troupes de reconstitution et d’artisans, le visiteur peut s’immerger dans la vie quotidienne des premiers siècles de notre ère en Gaule romaine.

Malagne est à la fois un lieu de recherche et de diffusion. Comment trouvez-vous l’équilibre entre rigueur scientifique et accessibilité au grand public ?

Même si l’existence du site de Malagne est intimement liée à la médiation vers le grand public, la recherche scientifique fait partie de nos missions fondamentales. De ce fait, nous ne transigeons pas sur la rigueur scientifique que nous apportons à nos travaux. Toutes nos études d'archéologie expérimentale sont réalisées en collaboration avec des professionnels, universitaires ou autre, qui apportent leur expertise dans leur domaine respectif. Nos actions de médiation sont pensées en amont de chaque projet mais sont mises en place dans un second temps. Ce sont deux volets distincts d’une même démarche : en apprendre plus sur la vie des Gallo-Romains et transmettre nos avancées au public le plus large, avec un discours adapté à chacun de nos interlocuteurs, scientifiques ou non.

Des événements comme les journées immersives ou les rendez-vous thématiques rythment votre programmation. Quel rôle jouent-ils dans votre manière de faire vivre le site au-delà de la visite classique ?

Les événements sont très importants car ils permettent de donner vie au site. Les artisans et reconstituteurs montrent leurs équipements et leurs savoir-faire, mais aussi transmettent au public leurs connaissances sur l’Antiquité. Ils peuvent aussi expliquer leur démarche scientifique ou technique. Ces échanges sont extrêmement précieux et appréciés du public, qui peut voir mais aussi reproduire certains gestes. Tout cela participe à la restitution d’une ambiance (bruits, odeurs…) qui ne peut être ressentie autrement. A l’heure où les dispositifs numériques virtuels se développent, nous optons pour l’authenticité, le partage et la relation humaine.

Selon vous, quels types d’approches ou de formats (éditoriaux, narratifs ou autres) pourraient permettre de prolonger l’expérience de Malagne en dehors du site et toucher un public plus large ?

Nous éditons une collection de brochures présentant nos sujets de recherche, notamment en archéologie expérimentale. Nous veillons à y présenter les thématiques de manière vulgarisée, tout en gardant une dimension scientifique. A l’occasion de nos 25 ans, nous avons édité un livre dont la première partie est un récit fictif. Grâce à une collaboration avec le réalisateur de documentaires Philippe Axell, nous développons également des films, présentés par la suite dans des Festivals de films archéologiques. Enfin, nous sommes actifs sur les réseaux sociaux et proposons régulièrement du contenu écrit ou video.

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Histoire & Odyssée est un département de la coopérative agréée Wallcoop, membre du groupe Dies

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