XIXe siècle : construction d'un imaginaire collectif

Partie I

Etat des lieux

Lorsque Chateaubriand entreprit son périple de Paris à Jérusalem, en juillet 1806, il ne mesurait pas encore toutes les épreuves qui l’attendaient. Les routes étaient souvent impraticables, les dangers constants, et les conditions de voyage, précaires. Pourtant, l’élan de découverte et le désir d’ailleurs dominaient ce début du XIXᵉ siècle, époque où l’exploration devenait autant une expérience qu’un récit.

« Je tentai l’aventure, et il m’arriva ce qui arrive à quiconque marche sur l’objet de sa frayeur : le fantôme s’évanouit. »
Chateaubriand

Ce voyage, bien réel et documenté, deviendra pourtant, sous sa plume, une œuvre de reconstruction littéraire autant qu’un témoignage.


À cette époque, François-René de Chateaubriand n’avait pas encore acquis toutes ses lettres de noblesse, mais il savait déjà transformer l’expérience vécue en légende personnelle.


La lecture du Voyage du jeune Anacharsis de l’abbé Barthélemy (1716-1795) avait éveillé la curiosité d’une génération entière, la sienne incluse. Et lorsqu’il atteint Constantinople, qu’il décrit comme « le plus beau point de vue de l’univers », on ne sait plus très bien où finit le voyageur et où commence l’écrivain.

Ceci-dit, voyager à travers l’Orient était toujours possible à moindre frais avec les aquarelles de Carl Friedrich Heinrich Werner. Imprécises, fantasmées et aujourd’hui désuètes, elles ne revêtent pas un caractère primordial pour étudier l’art de ce temps, mais derrière la poussière l’idéalisation nous montre une appétence de la découverte. Seulement, pour ce siècle si particulier, peu attirant à l’œil du moderne convaincu, ne nous a-t-il pas donné un terrain de jeu encore plus fertile à l’image de mille années d’un soi-disant obscurantisme savamment entretenu ? Quand nous nous horrifions devant une ceinture de chasteté, rassurez-vous : il s’agit d’un mythe. Et même illustrée dans un livre d’ingénierie militaire appelé Belli Fortis (1405), ce n’était qu’une représentation allégorique et/ou satirique, et ce bien avant sa popularisation au XIXe siècle.

Images d'Épinal

En 1844, le Belge Félix de Vigne dénonce dans son ouvrage “Vade-Mecum du peintre, où recueil de costumes”, les anachronismes dans la représentation du Moyen Âge et note que les acteurs ont besoin de costumes vrais et exacts. On peut légitiment croire que cette critique est encore valable de nos jours, et, pourtant, nous sommes tributaires de ce XIXe siècle, en bien comme en mal, qui se dérobe encore sous nos interrogations. Ont-ils volontairement créé un monde médiéval fantasmé ? Quand Wagner décide de faire porter à ses acteurs un casque avec des cornes lors de son Der Ring, le tour est joué pour les décennies à venir : les Vikings se verront affublés de cette protection incongrue ; et bon nombre de cinéastes, dessinateurs et lithographes perpétueront ce mythe. Encore aujourd’hui, le commun pourra vous dire sans sourciller qu’un Viking doit avoir des cornes sur la tête. C’est le barbare, après tout.

Nous pouvons même acter le moment : en 1876, Carl Emil Doepler crée des casques à cornes pour la première production du Festival de Bayreuth de Der Ring des Nibelungen de Wagner. Paradoxalement, le même Richard Wagner critiquera ces costumes de théâtre pour être, dit-il, bien trop historiques. Dont acte.

« Je ne puis concevoir qu’un homme vraiment heureux puisse jamais songer à l’art. Vivre vraiment, c’est avoir la plénitude. Est-ce que l’art est autre chose qu’un aveu de notre impuissance ? » (Richard Wagner)

Félix de Vigne - Une Foire franche à Gand au Moyen-Age

Siècle d'inventions

Un Moyen Âge aux accents de papier photo jauni devant un décor romantique en carton, voilà donc cet héritage doré du XIXe siècle ? Pas tout à fait, car nous devons avant tout à ce siècle une extrême vivacité des peuples européens qui s’estimaient encore jouer un rôle dans l’Histoire. Il a façonné notre perception des époques passées, secouées par des crises et révolutions qui n’ont d’ailleurs guère cessées. Un regain plein d’espérance, mais aussi des trouvailles et d’énergie.

Et il en a fallu de l’énergie pour passer du phonographe au gramophone d’Émile Berliner (1851-1929), de la peinture tyrannique qui tourmente l’artiste à l’instar d’une maîtresse exigeante, comme dirait Eugène Delacroix, à la photographie. Et de cette ère de progrès qui a bouleversé les habitudes de ses contemporains, elle nous a permis de chambouler nos certitudes. Ce à quoi Emmanuel Kant répliquera qu’on ne pouvait mesurer l’intelligence d’un individu aux quantités d’incertitudes qu’il est capable de supporter. Le pouvons-nous aujourd’hui ? Nos lieux communs pour ce siècle en trompe l’œil ne cessent pourtant d’être remis à jour.

Grèce

La Grèce antique fantasmée

Comme nous le savons maintenant, cet imaginaire quelque peu faussé qui nous a été légué à ses avantages : il a enflammé les esprits. Quand le lecteur lisait “La Grèce continentale et la Morée : voyage, séjour et études”, œuvre de l’historien français J. A. Buchon (1791-1846), il ne pouvait qu’embrasser son passé avec les aventures de l’antiquité, bercé par la prise de Troie (déjà longuement entretenu au XVe siècle lors des spectacles du mystère). Les héros de la Grèce prenaient vie sous un marbre immaculé de blanc. Certes, toutes les statues n’étaient pas telles que nous le voyons aujourd’hui, beaucoup d’entre-elles étaient parsemées de pigments – pas toutes – mais en grande quantité.

Il n’y avait pas dans la tête de nos ancêtres une volonté quasi eugénique, comme malheureusement nous pouvons le lire dans les colonnes de certains journaux, mais cela entretenait davantage l’intemporalité d’une antiquité incassable.

Si on parle de la Grèce en termes élogieux, son admirable cousin devrait avoir toute notre attention, et, pour cela, nous devons alors partir en Italie, étape obligatoire pour les architectes de ce temps. Les mesures de Leon Battista Alberti (1404-1472) – créateur d’un nouveau langage architectural – ne donneront à réfléchir pour les siècles à venir. Quant aux pérégrinations de l’architecte français Henri Labrouste (1801-1875) – dont l’œuvre reste encore aujourd’hui une référence éminente en France comme à l’étranger – elles nous donnent le tournis avec ses 700 dessins préparatoires, que l’on peut encore admirer grâce aux archives de la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, alias Gallica.

Un XIXe siècle fertile

L’architecture demeure un dossier épais, où parfois la restauration se mêle avec de la reconstruction, mais c’est aussi le moment pour Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879) de briller : que ce soit la restauration de Notre Dame de Paris et de sa célèbre flèche nouvellement implantée, le château de Pierrefonds en 1858 (sur les recommandations de Prospère Mérimée auprès de Napoléon III), La cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption de Clermont en 1866, ou encore les travaux gigantesques de Carcassonne entre 1852-1879 et la cathédrale Notre-Dame d’Amiens dont les travaux dureront 25 ans. Il donnera du grain à moudre à tous ses ennemis et aussi de l’inspiration à d’autres, comme ce fut probablement le cas pour Louis Cloquet (1849-1920), architecte belge, auteur d’une véritable petite encyclopédie condensée : “Les grandes cathédrales du monde catholique” et également auteur d’un “traité de l’architecture”.

Leur but est néanmoins clair : sauver le patrimoine en déréliction.

“Nous avons une infinité de vieilles habitudes qui tiennent à une civilisation… cependant nous avons, comme les anciens, la faculté de raisonner et un peu celle de sentir.” (La correspondance Mérimée et Viollet-le-Duc).

Plus encore, il y a des siècles qui pérennisent des sociétés, les rendent plus significatifs que d’autres, et nous le devons aux peintres, les romantiques en premier lieu (les pires pour cette besogne !), à l’instar de Caspar David Friedrich (1774-1840). Considéré comme l’artiste le plus influent de la peinture romantique allemande du XIXe siècle, il refuse, quant à lui, fermement les modèles antiques. La querelle faisait toujours débat : les anciens contre les modernes.

Jacques Joseph Tissot, Triomphe de la Volonté
Romantisme

Romantisme forcené

Loin des cimes du voyageur contemplant une mer de nuages, William Bouguereau, né le 30 novembre 1825, cherchait à apporter l’art à la classe moyenne avec des thèmes à la vie familiale et pastorale. Nous sommes ici loin des conquêtes et du fracas, bien présent néanmoins dans la tête des écrivains. Charles Martel est un bon candidat à ce rapprochement, car de nombreux ouvrages montrent sa popularité ; que ce soit en poème héroïque ou épique en douze chants. Sa présence nous rappelle qu’un passé glorieux d’une nation de ce temps-là avait besoin d’être exalté, vivifié et entretenu.

« Comment les principes pourraient-ils mourir à moins que les idées qui leur correspondent ne s’éteignent ? Or ces idées, il dépend de toi de les raviver sans cesse. » Les Pensées stoïciennes, Marc Aurèle.

Du haut de notre XXIe siècle, nous contemplons avec mépris et parfois dégoût les images qui nous renvoient systématiquement à notre Grande peur : celle des années 40-45. Nous ne pourrions pas être plus en tort avec ce schéma de pensée. Pourtant, c’est bien ce siècle qui entame la colonisation dite moderne. Aucune époque n’est auréolée de gloire, ce n’est un secret pour personne.

Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, c’est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c’est descendre du premier rang au troisième et au quatrième… Jules Ferry

L’idéal se conjugue forcément au romantisme : nous avons vu que leur grand siècle s’ingéniera à mettre en place des archétypes cadenassés pour toute une génération et les prochaines qui suivront. La technique appelle la technique, et l’ancien se conformera au nouveau Et il y avait urgence à sauvegarder l’ancien : le devoir a été lancé de pérenniser un langage populaire oral, celui des contes de notre enfance.

Que ce soit celui qui fit du Kalevala (épopée composée par Elias Lönnrot sur la base de la mythologie finnoise) une fresque inoubliable aux arpenteurs des contes populaires racontées dans les chaumières que l’on image encore pittoresques.

Sources et références

Vade-Mecum de Félix de Vigne https://books.google.co.zm/books?id=2tZNAAAAcAAJ

La Grèce continentale et la Morée : voyage, séjour et études historiques en 1840 et 1841 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5675186s.texteImage

Sur la classification Aarne-Thompson https://biblioweb.hypotheses.org/816

Henri Labrouste (Gallica) http://c.bnf.fr/B1J

 

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