La renaissance du vin en Belgique

Entre fragilité et maturité, une viticulture en quête d’identité

En parcourant les vignobles belges ces derniers mois, une évidence s’impose : derrière chaque rang de vignes se cache une histoire de résilience. Comme on me l’a doctement expliqué, l’année 2024 restera gravée dans la mémoire des vignerons belges comme l’une des plus difficiles depuis la renaissance du vignoble national. Tout ou presque s’est ligué contre eux : des pluies abondantes au printemps, des épisodes de grêle destructeurs en été, puis la progression fulgurante du mildiou, maladie fongique qui se nourrit de l’humidité. Résultat : les rendements se sont effondrés, laissant parfois des parcelles entières sinistrées. À l’échelle du pays, la production s’est contractée de près de 64 %, tombant à environ 1,2 million de litres, contre 3,4 millions l’année précédente. Une véritable hécatombe pour un secteur encore jeune, où chaque litre compte.

Pourtant, à peine un an plus tard, l’ambiance n’est plus à la résignation. Les vignes ont retrouvé vigueur au fil d’un printemps et d’un début d’été 2025 plus cléments, et les producteurs se remettent à espérer. Beaucoup parlent d’un « tournant », convaincus que ce millésime peut relancer une dynamique interrompue trop brutalement. Comme souvent dans l’histoire du vin, la résilience est la règle : la mémoire des mauvaises années nourrit l’ambition des suivantes.

Ce contraste brutal entre 2024 et 2025 dit beaucoup de l’état du vignoble belge. Fragile, parce que soumis à des aléas climatiques qui peuvent tout faire basculer d’une saison à l’autre. Mais aussi déterminé, parce qu’animé par une génération de vignerons qui ne se laissent pas décourager. Comme le confiait récemment le sommelier Éric Boschman, observateur attentif du secteur, dans les pages du journal Le Vif : «  Les vins belges, aujourd’hui, tiennent route. »

Ces mots, venus d’un professionnel reconnu, traduisent un changement profond : on ne juge plus le vin belge avec indulgence ou amusement, mais avec des critères de sérieux et de qualité. La crise de 2024, loin de sonner le glas, agit comme une épreuve de vérité.

Chiffres et structuration du vignoble

Quand j’ai commencé à m’intéresser au vin belge, j’ai été frappé par ce contraste : les chiffres paraissent minuscules, et pourtant, derrière eux, il y a une énergie et une diversité insoupçonnées.

À l’échelle mondiale, la Belgique reste une terre viticole modeste. Avec 958 hectares recensés en 2024, elle pèse une poussière face aux mastodontes que sont la France, l’Italie ou l’Espagne. Pour donner une idée de l’écart : le vignoble belge est environ 789 fois plus petit que le vignoble français.

Mais ces chiffres bruts masquent une réalité plus intéressante : il y a vingt ans, ce vignoble n’existait quasiment pas. En quelques décennies, le pays a donc réussi à bâtir une filière entière, structurée, visible et surtout crédible. Sur ces 958 hectares, la répartition est désormais presque équilibrée : 489 hectares en Flandre, 469 hectares en Wallonie. Un partage qui illustre bien le caractère national du phénomène : au nord comme au sud, des hommes et des femmes ont décidé de planter, d’expérimenter, d’innover, souvent contre toute attente.

Le nombre de domaines actifs en témoigne : 321 exploitations, dont 192 en Flandre et 129 en Wallonie. La plupart sont de petite taille, parfois portées par des familles ou des passionnés reconvertis, mais certaines atteignent déjà une taille critique qui leur permet de viser les marchés internationaux. Le vignoble belge, dans toute sa diversité, ressemble donc à une mosaïque : une myriade de parcelles, de cépages, de pratiques, reliées par un même désir de donner une identité au vin produit ici.

Cette identité passe aussi par la reconnaissance officielle. Ces dernières années, plusieurs appellations d’origine protégée (AOP) ont vu le jour, donnant au vin belge un ancrage juridique et symbolique fort. En Wallonie, l’AOP Côtes de Sambre et Meuse valorise les coteaux mosans. En Flandre, les AOP Hageland, Haspengouw et Heuvelland structurent les terroirs. La vallée de la Meuse partagée, quant à elle, bénéficie de l’AOP Maasvallei Limburg, commune avec les Pays-Bas. À cela s’ajoutent des labels spécifiques pour les effervescents : AOP “vin mousseux de qualité” et AOP “Crémant de Wallonie”, réservées aux bulles.

Ces appellations ne sont pas qu’un tampon administratif : elles servent de repères aux consommateurs, garantissent une origine et encouragent des pratiques viticoles cohérentes. Elles contribuent aussi à inscrire le vin belge dans un récit : celui d’une viticulture qui, partie de presque rien, veut désormais se donner des règles et un cadre pour durer.

Des modèles variés, un même défi économique

Si certains domaines, comme Ruffus ou le Chant d’Éole, ont atteint une taille critique et s’exportent déjà à l’international, la majorité reste de petite dimension et peine à trouver un équilibre.

  • Le Domaine W (Tubize) a innové avec son Club W, qui rassemble près de 1 800 membres et finance une partie de ses activités.

  • À Glabais, Christian Geldoff insiste sur le lien direct avec le consommateur et la fidélisation locale.

  • Au Domaine de la Falize (Liège) ou à la Tour de Tilice, les vignerons tentent de concilier passion, climat imprévisible et lourdeurs administratives.

Tous se heurtent aux mêmes contraintes : coûts de production élevés, rareté de la main-d’œuvre, concurrence des bulles étrangères (Champagne, prosecco, cava) souvent proposées à des prix bien inférieurs.

Le Château de Bioul, de son côté, revendique une autre voie : celle d’une croissance mesurée et d’un ancrage patrimonial, où l’identité compte davantage que les volumes.

Le pari des bulles

S’il est une spécialité qui concentre aujourd’hui l’attention en Belgique, c’est bien le vin effervescent. Crémants et bulles dominent largement les ambitions des domaines, au point de représenter l’image la plus visible du vignoble belge à l’étranger. Un choix stratégique, mais loin d’être simple à tenir.

Car produire un effervescent de qualité, ce n’est pas seulement presser du raisin et attendre. C’est au contraire un processus long, coûteux et exigeant, qui requiert rigueur, précision et surtout constance. Chaque étape compte : vendanges méticuleuses, seconde fermentation en bouteille, élevage sur lattes parfois prolongé, remuage, dégorgement… autant d’opérations qui mobilisent du temps, de la main-d’œuvre et du matériel spécialisé.

Sur le terrain, j’ai mesuré à quel point l’effort dépasse la seule bouteille : l’accueil, la pédagogie et la cohérence du récit comptent autant que la précision technique.

Or, c’est là que le bât blesse. La Belgique souffre d’un manque criant de bras pour ses vignes, tandis que le matériel requis pèse lourd dans les budgets. À cela s’ajoute une fiscalité souvent jugée inadaptée : dans le régime agricole, le vin est parfois assimilé à l’alcool pur, avec toutes les contraintes que cela entraîne. Dans un contexte où la concurrence des bulles étrangères est féroce – Champagne au prestige immuable, prosecco italien en volumes massifs et à bas prix, cava espagnol en embuscade – la position des producteurs belges reste fragile.

BelBul, la nouvelle marque collective lancée en 2025 par les fédérations viticoles flamande et wallonne, s’inscrit dans cette logique. Son objectif : créer une bannière commune pour les effervescents belges, lisible à l’international, capable de fédérer des producteurs dispersés et de donner un poids commercial à l’ensemble du secteur. Là où chaque domaine seul aurait du mal à se faire entendre, BelBul entend incarner une identité partagée : un vin pétillant qui ne copie pas la Champagne, mais qui revendique sa propre sincérité.

Cette mise en avant des bulles traduit bien la stratégie actuelle : plutôt que de courir derrière les volumes, les vignerons belges préfèrent miser sur la différenciation et la qualité. Faire peu, mais faire bien. Proposer non seulement une boisson, mais aussi une identité claire et un récit commun.

Interview exclusive de Gudule Wyckmans du domaine du Château de Bioul

Pour enrichir notre immersion, nous avons interrogé Gudule Wyckmans, spécialiste en droit de l’environnement, responsable qualité et process au Château de Bioul, et assistante de la cheffe de chai. Elle nous éclaire sur les engagements durables du domaine et son fonctionnement au quotidien.

Quel rôle jouez-vous aujourd'hui dans la vie du domaine, et comment votre engagement s'est-il construit au fil du temps ?

J'ai grandi au cœur du Domaine, témoin de son évolution depuis 2009. Ce qui n'était au départ qu'un coup de main ponctuel est devenu une passion, puis une évidence : en septembre dernier, j'ai rejoint pleinement l'aventure familiale. Aujourd'hui, je m'occupe principalement des aspects administratif et juridique, mais dans une petite entreprise familiale, chacun touche un peu à tout. Je participe à la communication, au marketing, aux ventes... et bien sûr en cuverie, où j'accompagne notre maitre de Chai dans l'élevage de nos vins. J'apprends aussi des gestes viticoles aux côtés de notre chef de culture, qui me transmets son savoir-faire précieux. À côté, je développe deux projets qui me tiennent à cœur : l'apiculture (avec des ruches dans nos vignes) et des cours de yoga au Château.

Comment décririez-vous l'identité des vins de Bioul ? Qu'est-ce qui les rend uniques ?

Je dirais tout d'abord que nos vins sont des vins du Nord : une belle fraîcheur, une acidité élégante, l'expression pure de nos cépages et de notre terroir. Nous travaillons avec des cépages interspécifiques, naturellement résistants aux maladies fongiques, ainsi qu'en culture parcellaire. Chaque cuvée porte d'ailleurs le nom du lieu-dit où se trouve la parcelle du cépage qui la compose. Dès le départ, mes parents ont refusé de copier nos voisins français. Ils voulaient créer une identité propre, qui parle du vin belge. Quinze ans plus tard, je peux dire que c'est réussi : chaque cuvée raconte une histoire différente. Même si nos gammes restent stables, nous explorons chaque année de nouvelles pistes. L'an dernier, malgré 80 % de perte due au climat, nous avons créé une cuvée spéciale "15 ans" qui sortira bientôt — un vin rare, né d'un défi.

Vous avez opté pour une viticulture bio dès le départ. Était-ce une conviction personnelle ou une réponse au lieu ?

C'était une conviction. Mes parents ont toujours travaillé dans le respect de la nature, bien avant que le bio devienne une évidence pour beaucoup. Le label officiel, nous l'avons obtenu en 2020, mais l'esprit était là depuis le début. Nous pratiquons une agriculture à taille humaine, où chaque geste est réfléchi et chaque intervention choisie avec soin. C'est plus exigeant, mais c'est aussi la seule voie que nous imaginons pour l'avenir.

Bioul ne se limite pas à la vigne : accueil, visites, événements... Comment concevez-vous l'expérience globale du visiteur ?

Bioul, c'est d'abord une histoire de famille et un lieu de mémoire. Quatre générations de ma famille y ont grandi. En ouvrant les grilles du Château, nous avons voulu partager ce patrimoine et le faire vivre. Chaque visiteur peut parcourir notre parcours interactif Made in Bioul, qui retrace l'histoire familiale, le projet viticole et les multiples facettes du Domaine. Ils repartent avec un fragment de notre histoire... et contribuent, par leur venue, à préservation de ce lieu unique. Sans eux, il ne pourrait continuer à vibrer. Nous organisons également des événements sur mesure — anniversaire, team building, mariage — toujours dans l'esprit de Bioul : chaleureux, authentique et inoubliable. Nous proposons aussi des événements sur mesure — anniversaire, team building, mariage — toujours dans l'esprit du lieu : chaleureux, authentique et unique. Chaque invité ajoute sa propre page à l'histoire du Château, créant des souvenirs qui s'entrelacent avec ceux des générations passées.

Quel avenir imaginez-vous pour Bioul, que ce soit en matière de vins, d'accueil ou de transmission ?

Le Château de Bioul est, d'après moi, un domaine en pleine expansion, riche de son héritage mais tourné vers l'avenir. Mes parents ont lancé l'aventure pour faire vivre ce lieu à travers le vignoble, et la nouvelle génération, allons continuer cette aventure avec nos idées et notre énergie. Mon frère, ma sœur et moi formons trois talents complémentaires, prêts à écrire la prochaine page du Château de Bioul et à faire de ce lieu un espace toujours plus vivant, créatif et inspirant.
réalité

La réalité du terrain

En découvrant certains vignobles de mon propre chef, ce qui ressort surtout, c’est une volonté assumée de ne pas suivre les logiques de volume ou d’imitation, mais de tracer sa propre voie. Si certains domaines belges misent sur la taille critique ou les modèles économiques innovants, le Château de Bioul illustre une stratégie différente : celle d’une viticulture identitaire, patiente et volontairement limitée en volume.

Installé au cœur de la vallée mosane, ce domaine familial est porté par Vanessa Vaxelaire et Andy Wyckmans, qui ont choisi en 2009 de transformer la propriété héritée de la famille Vaxelaire en un vignoble résolument bio. Le pari était audacieux : planter des cépages résistants adaptés au climat belge, assumer les contraintes d’un vignoble encore jeune, et refuser la logique des hectares à tout prix.

À Bioul, chaque décision s’inscrit dans une vision de long terme. Pas question de copier la Champagne voisine ni de se perdre dans une course au rendement. Le domaine se définit par une identité propre, qui associe patrimoine, durabilité et sincérité.

Car Bioul n’est pas qu’un vignoble : c’est aussi un château, un site patrimonial et un lieu de découverte. Les visiteurs ne viennent pas seulement y déguster des vins, mais découvrir une histoire, marcher dans un parc classé, comprendre comment une famille a décidé de réinventer un lieu chargé d’histoire par la vigne. Cet ancrage nourrit l’image du domaine et renforce la valeur de ses vins : ils ne sont pas seulement le fruit d’un terroir, mais l’expression d’une continuité entre passé et présent.

Dans un secteur où la passion peut parfois faire oublier les contraintes, la lucidité doit rester de mise. Forcé ou non, un domaine qui avance à son rythme, sans céder aux mirages de la croissance facile, doit croire fermement à sa capacité d’écrire une page durable du vin belge.

N.B. : Toutes les photographies de cet article proviennent du Château de Bioul à Anhée.

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